Nous avons franchi beaucoup d’étapes ensemble ces dernières semaines.
Nous avons vu que l’IA, utilisée comme un copilote, permettait de transformer un projet de plusieurs années en un sprint de quelques semaines. Nous avons ensuite brisé le mythe du « livre robot » en démontrant que votre âme et votre vécu restaient le cœur battant de l’ouvrage.
Techniquement, vous êtes convaincu. Stratégiquement, vous êtes séduit.
Mais il se peut qu’il reste un dernier frein. Un frein silencieux, presque honteux, que vous n’osez peut-être pas formuler à haute voix. C’est ce petit pincement au cœur, ce syndrome de l’imposteur qui murmure : « Si je ne tape pas les mots moi-même… est-ce que j’en suis vraiment l’auteur ? »
Pire encore : « Est-ce que je ne suis pas en train de mentir à mes lecteurs ? »
C’est le sentiment de tricherie et peut-être que ce sentiment est tout à fait normal… Nous avons tous été conditionnés par une vision romantique de l’écriture, celle de l’auteur torturé, seul dans sa mansarde, dont la valeur de l’œuvre se mesure à la quantité de souffrance et de sueur versée sur le papier. Si c’est facile, c’est suspect. Si c’est rapide, c’est bâclé.
Mais nous ne sommes plus au XIXe siècle. Et surtout, nous ne sommes pas dans un atelier d’écriture créative. Dans un monde professionnel axé sur le résultat, la question mérite d’être posée brutalement : utiliser les meilleurs outils pour délivrer votre valeur est-il une tricherie, ou est-ce la preuve ultime de votre professionnalisme ?
Tromperie sur la marchandise ? Redéfinir le contrat de lecture
Pour dissiper ce malaise éthique, il faut revenir à la base : pourquoi écrivez-vous ce livre ? Et surtout, pourquoi votre lecteur va-t-il le lire ?
Si votre ambition est de décrocher le prix Goncourt, de révolutionner la langue française par votre style ou d’être étudié en classe de littérature dans cinquante ans, alors oui, utiliser l’IA serait un contresens. Dans la fiction, le style est la finalité. La « patte » de l’écrivain est le produit lui-même.
Mais nous ne parlons pas de roman. Nous parlons d’un livre-manifeste.
L’objectif de votre ouvrage est radicalement différent. C’est un actif marketing et stratégique. Son but est de transformer votre savoir brut en autorité reconnue, de justifier vos tarifs premium et d’agir comme un générateur de crédibilité instantanée.
Le lecteur qui lit un livre sur le management, la mixologie ou le marketing digital ne cherche pas la beauté de la prose. Il ne cherche pas des tournures de phrases poétiques. Il cherche une solution à ses problèmes. Il cherche une méthode qui fonctionne. Il cherche une vision qui va l’aider à progresser.
Le « contrat de lecture » que vous passez avec lui est un contrat d’efficacité et de pertinence. Il valorise votre expertise, pas vos heures de dactylographie. Si le livre lui apporte la clarté qu’il cherchait, si la méthode décrite transforme son business, pensez-vous qu’il vous en voudra d’avoir utilisé un outil pour structurer votre pensée plus vite ?
Au contraire. Il vous remerciera d’avoir rendu cette connaissance accessible plutôt que de l’avoir laissée dormir dans votre cerveau. La valeur réside dans le message, pas dans le messager, et encore moins dans l’outil de rédaction.
L’analogie des métiers : pourquoi l’écriture serait-elle l’exception ?
Si le doute persiste, regardons autour de nous. Dans quasiment tous les domaines d’excellence, l’utilisation d’outils d’assistance sophistiqués est non seulement acceptée, mais exigée. Pourquoi l’écriture ferait-elle exception ?
Prenons l’exemple de l’Architecte. Imaginez un architecte de renom concevant un immeuble audacieux. Pensez-vous qu’il dessine encore chaque trait à la main, à la règle et au compas ? Non. Il utilise des logiciels de modélisation 3D (CAO) d’une complexité inouïe. Ces logiciels calculent les charges, vérifient la structure, et tracent les plans. Diriez-vous que cet architecte « triche » ? Diriez-vous que l’immeuble n’est pas de lui ? Absolument pas. Il utilise l’outil le plus performant pour sécuriser et concrétiser sa vision.
Regardons du côté des Dirigeants et Politiques. Depuis la nuit des temps, les grands hommes d’État et les chefs d’entreprise s’appuient sur des « plumes » (ou ghostwriters). Lorsqu’un PDG prononce un discours visionnaire qui emporte l’adhésion de ses collaborateurs ou de ses actionnaires, a-t-il tapé chaque mot lui-même ? Rarement. Il a donné la direction, l’intention, les idées clés. Un professionnel de l’écriture a mis en forme. L’IA générative est aujourd’hui ce « ghostwriter » numérique : disponible 24/7, interactif et infiniment patient.
Terminons par le Chef Cuisinier. Un chef étoilé qui utilise un robot-mixeur de dernière génération pour monter ses blancs en neige ou réaliser une émulsion parfaite « triche-t-il » par rapport à celui qui utilise un fouet manuel ? Bien sûr que non. Son art ne réside pas dans l’action mécanique de battre la crème, mais dans la création de la recette, l’équilibre des saveurs et le choix des produits.
Dans votre livre, l’IA est le robot-mixeur. Elle s’occupe de la tâche mécanique pour que vous puissiez vous consacrer à la meilleure expression de votre pensée.
Penseur vs Dactylographe : qui est le véritable auteur ?
Pour clore ce débat moral, il faut revenir à l’étymologie. Le mot « auteur » vient du latin auctor, qui signifie « celui qui est à l’origine de », « celui qui fait grandir ».
Être auteur, ce n’est pas être celui qui tape sur le clavier. Ça, c’est être dactylographe. Être auteur, c’est être la source originelle de l’idée.
Il faut impérativement distinguer la « production d’idées » (le fond, la haute valeur ajoutée) de la « production de texte » (la forme, l’exécution). Ce que le lecteur souhaite découvrir, c’est l’accès à votre cerveau. C’est votre « méthode unique », vos anecdotes, votre analyse du marché.
Comme nous l’avons vu dans l’article précédent sur « l’âme » du livre, tant que la structure, les histoires, les concepts et la méthodologie viennent de vous, vous êtes l’auteur incontestable.
L’intelligence artificielle n’invente rien. Elle ne fait que mettre au propre votre dictée mentale. Elle arrange, elle polit, elle structure, mais elle ne crée pas la matière première. Si vous retirez votre expertise de l’équation, l’IA produit du vide. Si vous retirez l’IA, votre expertise existe toujours, elle est juste informulée.
Déléguer l’exécution n’est pas abandonner la paternité. C’est au contraire un acte de lucidité managériale. Vous acceptez de ne pas être le meilleur rédacteur du monde pour vous concentrer sur le fait d’être le meilleur expert de votre domaine. Vous ne vendez pas votre capacité à faire de belles phrases, vous vendez votre capacité à changer la vie ou le business de votre lecteur. Et ça, aucune machine ne peut vous le voler.
Conclusion : La véritable faute morale
Finalement, posons-nous la vraie question éthique. Où se situe la véritable « triche » ?
Est-ce « tricher » que d’utiliser un outil moderne pour diffuser un savoir utile ? Ou la véritable faute professionnelle ne serait-elle pas de garder votre expertise pour vous ?
Imaginez : vous avez une solution, une méthode qui pourrait aider des centaines de personnes, sauver des entreprises ou inspirer des carrières. Mais vous ne la publiez pas. Vous restez silencieux. Pourquoi ? Parce que vous « n’avez pas le temps » d’écrire. Parce que vous avez peur de la page blanche. Ou par un orgueil mal placé qui vous interdit de vous faire aider par la technologie.
C’est là que réside le véritable gâchis. Les obstacles techniques — le temps, le coût, la complexité — ont disparu. Refuser d’utiliser l’outil qui permet de partager votre savoir, c’est priver votre public de la valeur que vous pourriez lui apporter.
Maintenant que les barrières techniques sont levées, que les peurs sur l’authenticité sont apaisées et que le frein moral est desserré (présent article), la route est libre. Il ne reste plus qu’un seul danger, peut-être le plus grand de tous : se lancer tête baissée et mal utiliser cette puissance en oubliant la stratégie.
Car la puissance sans maîtrise n’est rien. Ce sera l’objet du dernier article de cette série. À très vite, dans 15 jours.
